Rendez-Vous à Noepoli

We gratefully received this beautiful essay written in Residency by AIR Stéphane Zoccola, a writer based in Paris.  
We asked for her permission to share it with you, as we thought it was uniquely delicate and poetic.
Merci Stéphanie et à très bientôt!

Stephanie Stephanie Z

Rendez-vous à Noepoli…

Aujourd’hui, c’est le 19 août, c’est un lundi et je suis en vacances.
Pourtant, je me suis levée très tôt, bien plus que quand je travaille. Mais
j’ai une bonne excuse pour ce zèle estival : ce soir, j’ai rendez-vous à
Noepoli.

— Où ça ?, me demande-t-on depuis plusieurs semaines.
— A Noepoli.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Un village du sud de l’Italie.
— Noepoli comme Napoli ? C’est à côté ?
— Oui et non. Je vais passer par Naples, mais après je prendrai un car.
— Tu pars en voyage en car ??? Mais c’est où ton Noepoli ? Au bout du
monde ?
— Presque. C’est en Basilicata.
— Basilicata ? Mais qu’est-ce que c’est ça encore ?
— C’est une région du sud de l’Italie.
— Connais pas.
— Et bien c’est la différence entre Francis Ford Coppola et toi. Lui, il
est originaire de là-bas.
— C’est bien, mais ça ne me dit toujours pas où tu vas.
— Mais depuis quand sommes-nous tous devenus si nuls en géographie
italienne? Que dis-tu ? Depuis la Coupe du Monde de Football 2006 ? Allons
donc… Je te situe, sois attentif. Tu vois la botte italienne ? Et bien je
vais dans la voûte plantaire.
— Tu en as, toi, de ces lubies… Tu peux pas aller à Rome comme tout le
monde? Quelle idée de partir en voyage dans une voûte plantaire !!!
Vraiment ! Tu veux que l’on meurt tous d’inquiétude ou quoi? Et si l’on me
demande où tu es partie, je réponds quoi ? Sous le pied de l’Italie?
— Non, tu leurs dis que je suis partie au Palazzo Rinaldi, chez Pina,
Susanna et Raffaele.
— Le palazzo Rinaldi ? Noepoli ? On s’y perd ! Qu’est-ce que c’est tout ça?
— Voilà une bonne question, assieds-toi, je vais te raconter.

D’abord, il y a Naples, affolante, effrayante, effarante. Un chaos géant
sous un soleil de plomb où tout s’ingénie à aller de travers. Et pourtant,
comme l’a dit ce bon vieux Galilée, ce Pisan qui, forcément, s’y
connaissait en choses bancales, ça tourne. Tu finis toujours par réussir à
entrer dans cette ville et à en ressortir. Et dans la direction que tu
voulais qui plus est…

Après il y a un car. Très confortable, très musical, très italien.
Forcément, on te demande où tu vas, toi que l’on n’a jamais vu et dont le
teint témoigne que tu viens de contrées où l’on ignore tout du soleil… Et
quand tu réponds timidement « Noepoli », en espérant l’avoir chanté aussi
bien que possible, on s’étonne : « Noepoli ? Mais c’est tout petit !”
Je dois te dire que les Italiens adorent plaisanter sans doute, car ça
n’est pas vrai, Noepoli, ça n’est pas petit. Noepoli, c’est immense. Et
puis c’est haut, comme tous les endroits qui se rapprochent du paradis.

Oh non, mon ami, j’insiste : Noepoli, ça n’est pas petit.
D’abord Noepoli, c’est une plage bordée par un océan de montagnes. De
vagues crêtes jusqu’à perte de vue, où des villages sont posés à flanc de
parois comme des ilots sur la mer.

Noepoli, c’est le lieu de rendez-vous de Venus et Saturne qui s’y
retrouvent en secret au coucher du soleil. Ils se cachent dans l’alcôve du
crépuscule avant que la nuit ne les mette en lumière.

C’est là qu’une chouette blanche comme une hermine, belle comme un sourire
du diable, vient danser avec des chauves-souris prudes comme des jeunes
demoiselles, une tarentelle macabre toutes les nuits au-dessus des toits.

A Noepoli, il y a des troupeaux d’oliviers qui moutonnent sous des sommets
acérés où la pluie et Dieu dessinent de fausses forteresses médiévales que
seules les âmes crédules croient voir.

A Noepoli, il y a des chiens qui protestent au loin, comme des Français un
jour de grève.

A Noepoli, c’est Dieu qui te donne l’heure. Partout ailleurs le temps est
assassin ;  ici, il est musicien. Et fait carillonner les heures et leurs
quarts sous un clocher mélomane.

A Noepoli, des ambulanti chaleureux dealent à l’arrière des camions et te
fourguent contre quelques piécettes des tomates dignes du Prince de
Broglie. De belles majestés en rouge qui te rappellent que s’il faut manger
pour vivre, tu es cordialement invité à le faire avec goût et félicité.

A Noepoli, que tu partes à gauche ou à droite, tu arrives toujours au même
endroit, c’est plus pratique pour se donner rendez-vous.

A Noepoli, il y a 900 habitants, trois bars, deux boulangeries, un
restaurant, un bureau de Poste et dix chaises rouges réservées aux hommes.
Il y aussi un sport national qui consiste à parler en marchant ou marcher
en parlant ou s’arrêter de marcher pour parler.

Mais il y a surtout une maison, belle comme un palais, chaleureuse comme un
foyer,  où tous les visages sont bienveillants, qu’ils soient mobiles,
figés dans la pierre ou encadrés.
Il y a surtout une maison où le temps s’écoule très calmement et très vite
à la fois.
Il y a surtout une maison où tous tes pas te ramènent toujours vers une
terrasse sur l’infini.

Mais il y a surtout Raffaele, qui a au moins cent cinquante ans (si tu ne
me crois pas, quand tu iras, regarde les photos aux murs) et qui pense que
les Hommes sont faits pour se rencontrer. J’ai bien peur que quand viendra
le XXIème siècle on ne le prenne pour un fou…

Mais il y a surtout Pina, sa cuisine trois étoiles et sa sciences des
constellations. Ecoute au moins une fois son rire qui cascade comme une eau
vive et dis-moi si tu parviens à être triste après ça.

Mais il y a surtout Susanna qui réussit le tour de force d’être là même
quand elle n’y est pas.

Alors je te le dis, crois-tu que l’on peut mettre tout ça et tout ce que je
ne te dis pas dans un Noepoli qui serait tout petit ?
Non, Noepoli, Basilicata, Italie, ça n’est pas un petit monde, ça n’est pas
le grand monde. Si tu regardes bien, ça n’est même pas un village, c’est
une atmosphère, un univers…

Stéphanie Zoccola,
Noepoli, le samedi 24 août 2013

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